AMORCES N°4

USAGE DE LA MARGE

On peut aimer une ville de manière inconditionnelle et l’embellir (Rome ou Paris si le coeur vous en dit).

On peut aussi la détester, la caricaturer.

- Mais, dîtes-moi Barcelone, c’était quand ?

- Un jour, fait d’instants volés.

A Barcelone, la marge se donne comme décor et promesse de flânerie. L’inattendu est sa pulsation. Encore faut-il vouvoyer le merveilleux et le pathétique, les tenir à distance.

Nos stations ambiance assurée seront les suivantes :

1.Rendez-vous raté avec les Muses

2.Les marines

3.Les Ramblas

4.Petite cartographie du monde flottant. Ici, nous quitterons Barcelone.

 

 

Réalisations graphiques, Terminales Arts Appliqués

Choix des textes, Claude Briantais.

Une coproduction pour la revue Amorces.

 

 

1. RENDEZ-VOUS RATE AVEC LES MUSES

 

" C’est un jeudi, en fin d’après-midi, que cette étrange histoire a commencé. Dix minutes à peine avant la fermeture de la fondation Tàpies, je suis entré dans l’édifice historique de la rue d’Aragon à la recherche d’un peu de paix et de sérénité.[...]

Ai-je fait une erreur, ce soir-là, en entrant dans la Fondation ? Pendant longtemps, j’ai pensé que oui, mais ces derniers temps je n’en suis plus sûr.

L’exposition était consacrée à une installation de Francesc Torres, efficace et intelligente comme le sont toutes ses oeuvres, mais il y eut ce jour-là quelque chose dans la Fondation qui m’a distrait de l’art. Ce quelque chose était, plus précisément quelqu’un.[...]

La gardienne en question était grande, avec une peau très blanche et de longs cheveux noirs. Sa bouche était peinte d’un rouge intense qui contrastait avec la pâleur du visage. Son regard semblait traverser les gens et les murs, comme si la propriétaire de ces yeux n’était que physiquement présente. A mi-chemin entre une beauté préraphaélite et une servante du comte de Dracula, cette femme réussissait à attirer l’attention sur elle plutôt que sur les oeuvres d’art que j’étais, théoriquement, venu voir ".

Ramon de Espana, Barcelona, un dia, 1998.

 

 

2. LES MARINES

 

" Les dévots de l’art sont beaucoup moins nombreux au Palais National qu’ils n’étaient dans tous les autres musées où Sigismond mit le pied un dimanche matin, et les rares que l’on voit sont étrangers à coup sûr.[...]

Sigismond s’attarde au voisinage de deux marins américains dont les pattes de vareuse portent le nom de l’Altaïr mais qui, à la différence de leurs congénères répandus dans les rues à filles, ont le genre plutôt de la lourde brute que de la bringue élastique. Attentifs à ne perdre pas une goutte de sang, ils roulent des épaules devant les amputations, les mutilations peintes ; ils hochent la tête avec un air heureux en se bourrant du poing parfois ; ils échangent des semblants d’aboiements que l’on ne comprend pas. Ce qui particulièrement les intéresse est la représentation de fabuleuses bêtes auxquelles on dirait que les artistes de jadis n’ont donné métier que de mordre les hommes vifs ou de décharner les morts. Lions, dragons, serpents, dogues ou corbeaux, les dévorantes créatures partagent avec des démons, souvent cornus, l’admiration des marins, et Sigismond a entendu plusieurs fois l’un de ceux-là siffler d’émoi devant un coup de dent ou d’ongle bien cruellement dessiné. Le siffleur est un blond tondu ras ; l’autre, un peu chauve et châtain, approuve en penchant le cou plutôt. Que des souvenirs bibliques viennent nourrir chez eux le goût de l’art, voilà qui n’est pas improbable ".

André Pieyre de Mandiargues, La Marge, 1967.

3. O RAMBLAS

" Et aujourd’hui, comme les autres jours, Jésus n’est pas déçu. Il ajoute quelques nouveaux exemplaires à sa collection de personnes mémorables. La femme la plus grosse du monde, en minijupe et collants troués, maquillée au rouleau et à la truelle, et convaincue qu’elle vit une nuit capitale.[...]

L’homme à la moustache fournie et à l’abondante chevelure, aussi blanche l’une que l’autre, qui essaie de passer inaperçu jouant de la harpe dans un coin. L’Homme en Fer-blanc du Magicien d’Oz, artiste perché sur un tabouret, avec un entonnoir sur la tête, rouleau d’Albal qui joue à rester immobile tant que quelqu’un ne lui donne pas une pièce. Et un peu plus loin, son imitateur, avec une fausse barbe blanche et le costume traditionnel et le bonnet catalan, le gilet, la ceinture de tissu, des lunettes noires et un manque total de discipline qui lui permet de bouger quand il est fatigué. L’homme le plus sale du monde, visage bourru, barbe et cheveux gras, regard définitivement absent, couvert de plusieurs épaisseurs de fripes et remorquant un trésor de cartons et d’immondices. Les couples en smokings et en robe de soirées qui se précipitent vers le Liceo de peur d’arriver en retard et d’être agressés par la populace.[...]

L’homme si sûr de lui qu’il parle tout seul et réussit presque à se convaincre de l’impossible. La femme qui porte une robe de chambre matelassée, qui bâille sur un pyjama rouge. Les couples bras dessus, bras dessous, si dignes, revendiquant leur droit à utiliser ce trottoir, comme tout autre citoyen, si incongrus au milieu de cette piste de cirque alors qu’ils n’ont rien à offrir en spectacle."

Andreu Martin, Jésus aux enfers, 1996.

 

4.Petite cartographie du monde flottant. Ici, nous quitterons Barcelone.

 

.UKIYO-E : LE MONDE FLOTTANT

« …Voilà quatre jours que je vis accroché comme une tique devant mon mur-théâtre. Installé sur une caisse, l’appareil sur le ventre, je regarde défiler ce quartier qui ne me voit pas. Côté cour comme côté jardin, la vue est dégagée, je surveille ceux qui approchent, je suppute leur vitesse et leur trajectoire, je me tiens les pouces pour qu’ils se croisent devant mon rideau, qu’ils se saluent ou mieux encore, s’engueulent. Mais on ne s’engueule pas au Japon.
J’ai même de la compagnie : trois chiffonniers édentés et pansus qui passent la journée comme des mulots dans ces ordures. Ils sont à pied d’œuvre devant moi, pour le tombereau que la voirie verse ici chaque matin. Deux vieux, une vieille à la peau grise, aux dents déchaussées. L’après-midi, adossés aux tas que la fermentation fait mitonner, ils lisent, la sueur au front, des fragments de magazines arrachés aux poubelles : des journaux de catch, des bandes dessinées, des pages collées d’épluchures ou constellées de pépins de pastèques. Tous trois portent des lunettes de fer, sans doute trouvées dans un des tombereaux, qui leur fatiguent plutôt la vue. Parfois la femme crache sur les verres et les nettoie avec un pan de sa chemise, dans l’espoir d’y voir plus clair, pendant que ses vieux compagnons la taquinent, la lutinent et la plaisantent. Ce sont des Eta, ces anciens parias dont la restauration Meiji a fait des japonais comme les autres. Mais ils continuent à se partager les bas métiers avec les Coréens. Le monde les méprise et j’ai l’impression que ces trois-là le lui rendent bien. Ils s’intéressent à mon entreprise comme une sorte de vengeance et ricanent chaque fois qu’un de ces passants qui ne les verrait pas est « vu ». Vers cinq heures, ils filent vendre au métro d’Ueno ce qu’ils ont ramassé ici, et dorment je ne sais où.
Alors, j’ai le mur pour moi. C’est la plus belle heure de lumière. »


Nicolas Bouvier, Chronique japonaise, 1989.